2012 Cristina de Melo, du Dire au voir

Faut-il lire Premier livre de l’Ancien Testament pour aborder et saisir les enjeux du travail de Cristina de Melo intitulé Genèse X3 ? Cette transcription plastique de la Genèse 1 en reproduit contenu textuel dans son intégralité et dans l’ordre du récit. Stricte typographie dont l’agencement dessine les innombrables entrelacs d’une forêt de signes. Visible seulement de près, caractère typographique est l’unité de base de cette tapisserie numérique, les mots quant a eux ne sont lisibles que de façon exceptionnel. Le texte originel ne nous est plus donne à lire, mais à voir. Plus précisément : pour voir, nous sommes privés de la possibilité de la lecture. Le lecteur serait-il dès lors celui qui avance dans la cécité et voyant celui qui se tient face à la perte du sens ?

Tous les Noms in Genèse X 3, tressage typographique numérique
175 x 120 cm — 2007

Cette problématique était déjà présence dans les tressages, réalisés dès 1997 à partir de partitions musicales et de bandes magnétiques provenant de cassettes audio, œuvres fondées sur une perte première : la musique cessant d’être audible et la lisibilité des partitions devenant problématique. À partir de 2004, les Projections ou Suspensions sont réalisées avec du fil polyamide 15 / 100° crocheté à la main, formant autant de « chaînettes » qui, accrochées à intervalles réguliers, constituent une sorte d’improbable tissu, subtil récepteur de lumière.

Le travail de plasticienne de Cristina de Melo s’articule autour du langage littéraire, poétique ou musical mis en œuvre par le procédé du tissage ou du tressage. Le détournement de matériaux langagiers ne vient pas nier leur sens premier, mais en révéler de nouvelles dimensions. Sur le métier de la tisserande, l’écheveau des signes se noue à la trame temporelle, produisant une « étoffe » dont la finalité nous apparaît comme la constitution d’un métalangage.

L’artiste nous rappelle que l’origine du mot « texte » provient du latin « textus » signifiant tissu, enlacement. Quel autre texte que la Genèse pourrait prétendre au statut ontologique du texte par excellence ? Nous nous limiterons ici à considérer que les historiens des religions y discernent « plusieurs couches rédactionnelles » issues de différentes traditions  2. C’est dire que dans sa composition même, ce texte, à l’instar d’un palimpseste, est travaillé par le temps et la polyphonie. Dans la mise en œuvre picturale que Cristina de Melo a réalisée, nous retrouvons cette polyphonie dans les trois déclinaisons proposées : Premiers, Drama et Tous les noms 3. Si les signes ont renoncé à signifier, l’illisibilité qu’ils provoquent est l’ouverture à un autre sens, émergeant de la transposition visuelle du texte de référence. Les sept couleurs de l’arc-en-ciel et noir ont été retenus pour une transcription chromatique : le rouge a été choisi pour mettre en valeur les acteurs de la Genèse, s éléments de temporalité en orange, l’ocre désigne le divin, le vert le règne de la nature, le bleu clair le logos, etc. L’hétérogénéité picturale des nuées colorées n’est pas le fruit d’une distribution hasardeuse liée aux caprices d’un logiciel, mais correspond au déploiement de l’écrit biblique nouvellement révélé dans une sorte de cartographie du récit et des événements. La perte de lisibilité a donc fait subir au texte un déplacement vers la visibilité, fidèle au sens originel. Au moyen d’un langage d’une remarquable simplicité produisant une esthétique subtile, ce travail accomplit ainsi la mutation génétique du dire au voir.

1 Nouvelle traduction française de Frédéric Boyer et Jean L’Hour, Éditions Bayard 2001,composée de 30 878 mots ou 138 185 signes.

2 Les traditions yahviste, elohiste et sacerdotale. Voir « l’introduction au Pentateuque », Éditions du Cerf, 1990.

3 En contrepoint, la vidéo d’un générique silencieux créé par l’artiste est diffusée sur un écran mural. Obituaire ou Mémorial, celui des « acteurs de la Genèse » pouvant être considéré comme l’arbre généalogique d’une humanité première.


Contexte : Exposition L’art dans les Chapelles 2008, Chapelle Saint-Trémeur, Bubry — Morbihan
Commanditaire : L’Art dans les Chapelles
Publication : catalogue L’art dans les Chapelles 2008